Asphyxiante santé
1
Les notions vagues de productivité, de performance dans le travail,
le partage de ce qui est sain et morbide, de ce qui est jugé
positif ou négatif, licite et illicite, sociable et insociable et
bien entendu l’opposition du normal et du pathologique,
continuent de travailler la subjectivité de ce début de siècle.
Nous proposons de repérer quels rôles les artistes peuvent jouer
dans la « perception » de ces questions. Car, ce qui asphyxie notre
capacité de vivre et de créer aujourd’hui, ce n’est
peut-être pas la culture, (« culture » comprise, comme le pensait
Jean Dubuffet, en terme d’académisme et de système formel
inhibant trop souvent les velléités créatrices de tout artiste)
mais un modèle normatif tournant autour de ces questions de santé
et de maladie . Tout cela reste à repérer et à conceptualiser tant
ces notions restent indéterminées. C’est ce que commencèrent
en leur temps des penseurs comme Foucault ou Canguilhem. Il semble
important de dépasser un certain modèle culturel, simplificateur
dans ce domaine des valeurs tournant autour des thèmes de la santé
et de la maladie.
2
Il y a déjà vingt ans, René Scherer et Guy Hocquenghem
constataient, dans L’âme atomique : « L’injonction à la
bonne santé sent l’agonie. Cette gravité du raisonnable, ce
poids du réalisme qui aplatit tout relief, sont devenus les traits
dominateurs de la modernité » . Bien plus, ce que le philosophe
Martin Heidegger formulait dans sa célèbre analyse du on et le
dévalement dans le souci d’être dans la moyenne. Ce désir de
se fondre dans l’anonymat de la masse, transparaît plus que
jamais aujourd’hui dans le désir de paraître sain,
compétitif, normal.
« Cet être-dans-la-moyenne, à l’intérieur duquel est tout
tracé d’avance jusqu’où il est possible et permis de se
risquer, surveille toute exception tendant à se faire jour. Toute
primauté est sourdement ravalée. Tout ce qui est original est terni
du jour au lendemain comme archi-connu. Tout ce qui a été enlevé de
haute lutte passe dans n’importe quelle main. Tout secret
perd sa force. Le souci d’être-dans-la-moyenne révèle une
autre tendance essentielle au Dasein que nous appelons le
nivellement de toutes les possibilités d’être. […]
Chacun est l’autre, aucun n’est lui-même. Le on avec
lequel la question de savoir qui est le Dasein quotidien trouve sa
réponse, c’est le personne à qui tout Dasein, à peine
s’est-il mêlé aux autres s’est chaque fois déjà livré.
»
Plus que jamais, le modèle de la santé est devenu aliénant et
annule en chacun toute émergence d’étrangeté. Chacun traque
en soi-même la moindre trace de phobie, de fantaisie ou de
déviance. Le travail et la vie sociale deviennent des lieux où
l’on doit être adapté en laissant au seul cabinet du
psychanalyste l’espace dans lequel nos « folies intimes »
peuvent s’exprimer.








